jeudi 30 avril 2026

Premier jour à Belgrade

   

Certains livres ou films que nous voyons au fil de notre vie nous marquent tout particulièrement, simplement car ils activent des sentiments vécus et mal-digérés. Je pense en ce moment à certains personnages décrits par le grand auteur russe Maxime Gorki dans un recueil de nouvelles sur les vagabonds, ou encore un film italien d’Ettore Scola très éprouvant dont le titre est évocateur : « Affreux, sales et méchants ». Je me suis trouvé face à ces personnages laids, inspirants incompréhension, rejet et froncement de sourcils. La description qui en était faite par ces fins observateurs évoquait un monde de violence, de méchanceté, de maltraitance, et beaucoup de souffrance endurée par tous et retombant sur les plus faibles d’entre eux. Ce sont des œuvres qui m’ont mis mal à l’aise car je vivais dans un cadre confortable et stable. Je me suis construit ces dix dernières années un univers qui est à l’opposé à ce monde brute. J’ai cherché un monde emprunt d’amour, de joie de vivre malgré les quelques aléas, entouré de ma famille, d’amis, de beauté, et du temps pour réfléchir à l’harmonie du monde. J’étais trop loin de cette adversité pour la comprendre : Bien installé dans le confort physique et émotionnel, ces moments de félicités me paraissaient une évidence existentielle qui me faisait m’interroger sur la possibilité de la méchanceté comme une incongruité.

Lors de mon arrivée à Belgrade, j’ai effleuré un sentiment d’inconfort profond, une dis-harmonie qui s’est lovée dans mon esprit et a fermé mon cœur. Il a suffit de plusieurs mauvaises nuits, de gros efforts pour assurer un déménagement international, assurer des délais, voyager, et me trouver propulsé vers un avenir incertain, avec le déchirement de quitter les personnes qui me sont chères. Je suis arrivé à Belgrade épuisé, et les toutes premières démarches se sont révélées compliquées, mais en rien n’ai-je effleuré le quart du dixième d’adversité vécue par les personnages décrits dans les œuvres. Pourtant, c’est dans cet état d’hébétude qu’ils me sont revenus en mémoire, et surtout le rejet que j’avais perçu en moi, du haut de mon jugement d’homme nanti par la vie. Ce premier jour à Belgrade, j’ai vécu un inconfort bref, celui d’arriver dans une ville que je ne connaissais pas, sans pouvoir m’exprimer dans la langue local, avec un petit sentiment d’incompréhension et sitôt cela, le flux vital d’amour s’est assombri sous l’effet d’un ego aussi anxieux qu’incompétent, qui pensait que son salut serait garanti grâce à un mental solidement agrippé dans la prise de contrôle-à-tout-prix. Or, la peur engendrant le danger, le champs de vision s’est rétréci et les décisions en perdaient toute leur pertinence. Maintenant, je vois bien que c’est justement l’inverse qui allait m’aider à sortir de cette impasse: laisser circuler la vie, avoir la confiance qu’un chemin s’ouvrirait, que chaque difficulté trouvera sa réponse, et petit-à-petit que le cœur s’ouvre à nouveau vers les opportunités du monde avec la certitude que tout est harmonie.


Je remercie la vie pour ce petit rappel vite dépassé. Il m’a éclairé sur la facilité du basculement du stress à la méchanceté. J’espère que l’avenir me préservera de ces tracas. Je vous souhaite à tous et à l’humanité entière de continuer d’apprendre à marcher dans les pas de l’harmonie.


jeudi 26 mars 2026

Merci Marché de Lausanne

Merci

Samedi prochain sera un jour qui restera gravé dans notre histoire de vie car nous tournons une page importante, celle du marché de Lausanne où nous avons débarqué avec deux-cochons-quinzaine il y a maintenant huit ans. Un début timide d’abord au Boulevard de Grancy, puis rapidement une place à la Riponne, au côté des collègues bouchers et fromagers. Quelle aventure !

 

Une étrange petite remorque frigorifique, dotée d’un couvert en bois fait-maison grâce aux compétences multiples de Nicolas, passant sans broncher du couteau de boucher à la faux, en passant par la scie circulaire ou le poste à souder. Un stand pas comme les autres donc, qui sentait fort la petite production fermière de qualité. Mais encore fallait-il que les passants s’y frottent et s’y piquent ! Ils l’ont fait au-delà de nos espérances. Tout s’est passé très naturellement pour nous, car nous n’avions qu’à raconter avec le cœur ouvert ce qui nous animait : l’amour du travail bien fait, l’attention que nous portions à nos animaux, les questions que suscitait notre activité fermière, la description la plus rigoureuse de nos choix et modes de production, etc. Parfois, motivés par nos convictions, nous en oubliions que le client vient au marché pour acheter en l’occurrence du cochon et non pas pour refaire le monde ! Mais jamais n’avons-nous subi de remontrance. Il y avait comme un accord tacite qu’à ce stand, on prend son temps. On discute un peu et pourquoi pas, on participe à la conversation du client précédent. C’était comme une danse des mots. Et pourtant, nous restions sur une démarche marchande, mais dans le bon sens du terme : nous étions fiers et sûrs de la qualité de nos produits, étant les premiers à nous extasier de ce que nous avions dans notre assiette. Je pense en particulier à cette saucisse aux choux, ficelée-main, qui nous a valu le plus beau compliment qui soit : Marie nous disant «vous m’avez réconciliée avec la saucisse aux choux, la vôtre me rappelle mon enfance». La meilleure de tout le canton ! dira Véronique sans rougir. Elle le pensait vraiment. Car Nicolas ose faire autrement : essai-erreur-essai-pas-mal-essai-mieux-essai…. Oooaaaah !

Nos clients étaient tellement encourageants, et si conciliants lorsqu’il fallait partager avec le suivant car il ne restait presque plus rien ! Vous en connaissez des marchands qui limitent le nombre de paquet d’échines ou de lardons à cinq par client ? J’ai plutôt entendu que ce qui est vendu est vendu… ! Et nous aurions tellement voulu contenter tout le monde. Car oui, à ce stand, tout était vendu, parfois un peu trop tôt. Et tout cela à payer seulement en espèce, récalcitrant que nous sommes à numériser nos interactions à tout-va.

Et Kaïra ! Notre chien-loup Tchécoslovaque, elle a fait sa part aussi : toutes ces heures à patienter, la truffe dehors à observer, léchouiller et surtout dormir sur son matelas molletonné pour qu’elle soit confortablement installée. Elle a vu les enfants grandir, elle a aimé être caressée, elle a adoré les mille et mille odeurs de la ville, tout en étant tout de même rassurée de retrouver sa campagne pour une ballade dans les bois après toutes ces sollicitations !

 
Et puis il y a eu cet étrange épisode en 2020 où nos beaux sourires ont été cachés par un masque. Ce fût une sacrée épreuve de ne plus voir vos visages. Quand il pleuvait, c’en était pathétique, avec ces fichues lunettes pleines de buée. J’ai réalisé que je descends du singe : les mimiques sont importantes pour communiquer avec les autres… et puis j’ai aussi réalisé que j’ai besoin de respirer à plein poumon la vie ! Ce fût une période qui nous a ébranlés mais qui a permis de faire de plus belles rencontres encore, de se soutenir moralement parfois, et même nous a amené à partager des repas et visiter les animaux.


Alors je m’adresse à vous tout spécialement: Quelle cadeau ce fût de vivre tous ces instants avec vous ! Nous vous avons annoncé nos projets de partir. La gorge serrée, les larmes pas loin. Les réactions ne se sont pas fait attendre. Déception, colère-même, mais aussi curiosité, étonnement, tristesse parfois, et en même temps de tout cela, encouragement d’aller de l’avant, d’oser le changement de vie (une troisième fois pour nous), d’oser filer hors frontière pour construire autre chose autrement, tout en restant dans le cochon bien sûr, on ne se refait pas de fond en comble ! Ce n’était pas joyeux, mais il y avait tant et tant de bienveillance que j’en suis toute bouleversée. Nicolas aussi. Ce n’est plus le temps de douter de nos choix, mais nous devons avouer que samedi dernier, l’ambiance retour était un peu morose et pleine de nostalgie. Alors peu de mots suffisent pour dire ceci: Merci, merci du fond du cœur. On vous aime !


Ce sont dans ces moments charnières qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la révélation. Tout prend plus de nuances, on prend du recul et nous pouvons vivre dans une gratitude infinie, celle d’être entourés de si belles personnes. Celle d’offrir. Celle de vivre une vie pleine.


Et puis les fins sont des commencements ! Nous avons la joie de transmettre le flambeau à Sébastien à qui nous souhaitons tout le meilleur et plus encore.