jeudi 4 juin 2026

Un hameau, des animaux, des hommes

  

Une rencontre sur le chemin, promenant notre chien. Un homme, jovial, grassouillet, comme tant d’autres par ici. Il chante, il parle beaucoup, tout seul semble-t-il. Il n’y a personne d’autre autour de lui. Il nous voit arriver et nous aborde avec une multitude de mots que nous ne comprenons pas. Parfois, un ou l’autre mot passe dans notre mémoire au scan et donne un vague sens à ce qu’il dit. Les joies d’apprendre une langue toute nouvelle qui ne ressemble pas à la nôtre. Mais la volonté de communiquer du personnage est plus forte que nos limites de compréhension. Il parle encore, et nous sourions. Moment sympathique. Il nous décrit le paysage. Nous nomme les villages alentours que nous voyons au loin, car nous sommes en haut d’une colline. Nous voyons jusqu’en Roumanie. Les éoliennes, tout là-bas. Trois lots de spectres blancs: deux en Serbie, un en Roumanie nous dit le gars. Le paysage est effectivement splendide, verdoyant, la nature printannière épanouie, elle mérite qu’on la regarde, qu’on l’écoute. L’homme, lui, s’intéresse aux villages. Nous parvenons aussi à comprendre qu’il regarde l’état de son herbe. Il a des vaches.


Au retour, nous marchons ensemble jusqu’au hameau où nous habitons. Il nous accompagne en babillant sans discontinuer. Nous croisons la vieille dame qui nous attend pour parler aussi. Là, nous comprenons tout : elle a un arbre plein de griottes. Elle nous en donne une poignée en disant qu’il y en a encore. Nous remercions infiniment et dégustons ces fruits acides et désaltérants. Merci encore, que peut-on dire de plus ?


A la maison, nous en apprenons plus sur cet homme. Il a quatre vaches. Ce que raconte notre hôte en français est terrible. Pour les vaches. A l’attache en permanence. Comme cela se faisait volontiers dans le temps. Mais pas que. Elles ne mangent pas à leur faim. Elles ne donnent quasi pas de lait, évidemment. Et lorsqu’il a un veau à vendre, il est plus maigre que tous les autres. Nous ne voulons pas aller les voir. Personne n’y va. On sait. On dit des choses, mais on n’agit pas. Car agir, c’est condamner. Et qui sommes-nous pour condamner ? Je demande encore pourquoi il a des vaches ? Il pourrait faire du végétal sur ses quelques terrains ? Il pourrait, il pourrait, il pourrait… En effet, nous avons vu cet homme couper son foin, juste avant la pluie. Et laisser son foin devenir du mauvais fourage alors que sur pied, il était magnifique. Pourquoi donc ? Sa machine est tombée malencontrueusement en panne. Evidemment, disent les gens du village. Il a acheté une machine sans la tester, sans vérifier que, il aurait dû il aurait dû il aurait dû… En attendant, l’herbe est belle dehors, les vaches ne mangent pas dans l’étable, et le foin pourri au sol. Quelle misère. Quelle tristesse. Quelle détresse. Et lui l’homme ? Il chante, il parle, seul, fort, à qui ? Il rigole quand on lui fait des remarques nous dit-on. A-t-il un coeur pour ses animaux ?


Quand on vient de Suisse, et que je lis la page web de la RTS sur je-ne-sais-plus quel réseau social, je vois que la population vaudoise en ce moment-même s’offusque de la maltraitance des animaux dans une porcherie du canton. Evidemment, vu nos affinités pour le cochon, nous devrions condamner. Comme le font si allègrement les internautes de tout poils qui démontent et jettent l’agriculteur aux enfers à coup de clics. Pour notre part, nous avons compris que la maltraitance faite aux animaux ou celle que s’inflige les humains entre eux est la même. Un désamour de la Vie. Un désamour de soi-m’aime.


Je finirai cette note du jour en enfilant une autre lunette et je reviens vers cet homme, dans ce minuscule hameau de Serbie. Ses quatre vaches qui souffrent. Cet homme qui sourit et qui parle et qui chante. Il vit seul avec sa mère. Une femme de plus de quatre-vingt ans, totalement aveugle et impotante. Il s’occupe d’elle. Chaque jour. Sa sœur vient une ou deux fois par an. Des services d’aide à la personne ? Je ne sais pas comment est organisé ce pays pour aider les plus démunis. Ce qui est sûr, c’est que le rôle de la famille est essentiel. Beaucoup vont travailler ailleurs et peut-être envoient-il de l’argent. Je ne sais pas. Mais lui, l’homme qui chante, il n’a visiblement pas de quoi payer des services. Ni pour ses vaches, ni pour sa mère.


dimanche 17 mai 2026

De bureau en bureau après la route

  Serbie à gauche, Roumanie à droite!

J’appréhendais pas mal le voyage qui nous mènerait en Serbie pour deux raisons : le nombre d’heures de route annoncé par viamichelin, 15 heures, et le nombre de douanes à passer : Suisse-Autriche-Allemagne-Autriche-Hongrie-Serbie. Ces craintes m’ont empêchée de dormir quelques nuits. Ajoutez à cela des semaines de préparation du grand déménagement, inutile de dire que le niveau de stress était à son comble. Ainsi, je trouvai que cela ne suffisait pas. J’y ai ajouté quelques bonnes doses de sommatisation corporelle qui ont mis à mal l’acupunture, l’homéopathie, les essences de plante qui devaient m’aider à passer le cap. Mais voilà, ça y est. Nous y sommes. Les 15 heures de trajets se sont transformées en 26 heures de voyage. Un accident grave sur l’autoroute impliquant un gros camion renversé et bouchant le trafic pendant des heures entre Budapest et Belgrade. Nous aurions pu sortir les barbecues. Puis un autre accident avec long bouchon et déviation un peu plus loin. Kaïra a été purement magnifique. Comme si elle avait tout compris. Elle s’est tenue à carreau tout le long. Nicolas conduisait, résigné, stoïque. La plus indocile, et pittoyablement rebelle, c’était bien moi. Que faire quand la colonne de camions et de voitures est à l’arrêt? Respirer profondément, chanter, pleurer éventuellement, faire ses besoins sous le 38 tonnes, manger frénétiquement des amandes et des oursons Haribo, mais ne vous énervez pas!

Quant aux douanes, nous avons pu bénéficier du soutien du «réseau serbe». Untel connaît un cousin de l’ami de notre amie serbe, qui lui connaît un cousin qui lui connaît un type qui connaît très bien les douaniers. Pas tous, mais il sait comment leur parler, que dire, comment se comporter, quand on a une voiture remplie jusqu’au plafond de multiples cartons, matelas, bouts de bois, outils divers, valises, casseroles de cuisines, + une remorque bourrée jusqu’au plafond pareil… Pas de grande valeur, mais tout ce que nous demandons-par-pitié, c’est de ne pas sortir un seul de ces objets, sinon tout s’écroule!!! Et c’était totalement salvateur. Grâce à cet homme qui nous a accompagné, j’ai pu retrouver le sommeil quelques jours avant le départ, et en effet, les douaniers ne s’intéressèrent guère à notre bardat, moyennant gnagna francs de taxes.

Nous sommes aujourd’hui accueillis chez les parents de notre amie, ceux-là même qui nous ont aidés à trouver la petite ferme que nous sommes sur le point d’acquérir. Je dis «sur le point», car en Serbie, la terre agricole est protégée, ce qui est une bonne chose en soi. Il faut donc créer une société type SàRL pour pouvoir acheter des biens agricoles, ce que nous avons fait. Nicolas, après avoir pris le titre de paysan-charcutier, puis maître-cochonnier, est devenu tout bonnement «direktor». Ça craint. Et pour créer cette société, un avocat nous a aidé. Et magnifiquement. Réactif, clair, professionnel, comprenant nos besoins alors que nous étions encore en Suisse. On nous disait : «faites attention aux avocats, il y a à boire et à manger». Nous avons eu de la chance et pourtant, c’est en m’adressant à un groupe d’expats établis en Serbie que je l’ai trouvé, via Facebook. Normalement, je n’aurais pas donné trop de confiance, mais parfois, c’est la meilleure attitude à avoir : faire confiance. Cela va nous aider encore une fois par la suite pour trouver un «comptable», une sorte d’interface serbe avec l’état pour notre toute jeune société.

La scène de la signature chez la notaire pour l’achat de la maison vaut le détour. L’avocat nous a informé que nous devrions trouver un interprête agréé Serbe-français, et trouver deux témoins parlant également les deux langues. Déjà que la lecture d’un acte notarié dans une langue comprise par tous, c’est rébarbatif: mais là, nous nous sommes trouvés avec tout ce beau monde – car oui, nous avons trouvé en quelques heures deux personnes francophones que nous connaissions à peine – avec un traducteur officiel qui n’entendait rien au français!!! donc heureusement, les témoins ont fait le boulot. Sauf que les témoins se sont mis à parler valaque avec le vendeur, une sorte de dialecte roumain, la notaire et l’avocat parlaient serbe, le traducteur ne parlait pas, et Nicolas baragouinait son mauvais anglais avec l’avocat. En guise d’excuse, la traducteur a expliqué qu’il avait 75 ans, et Nicolas avait un tampon de traducteur officiel pour authentifier l’acte. Bref, encore une scène de film comique. Grand merci, tout avait été très très bien préparé et il n’y avait pas lieu de rediscuter des détails.

Oui, ce passage par les administrations, les bureaux d’officiels, les banques etc nous font rencontrer des personnages que nous observons avec un mélange de tension (nous sommes tenus à cocher les cases pour avancer) et d’amusement. Comme cette dame au guichet de la banque postale qui regarde la tête de Nicolas et lui demande sans ambage (en serbe) «vous êtes russes?» … euh… non. La réponse est emprunte de surprise car qui s’attend à cette question lorsqu’on vient pour demander des euros? Ou bien cette femme incroyablement efficace, dans une succursale de Belgrade tenue  par un personnel exclusivement féminin. Elle a trouvé tous les tuyaux pour nous sortir d’un mauvais pas. Mais alors, quelle force de caractère! Quelle énergie dans ses dix doigts pianotants sur son clavier avec puissance, au point que nous nous sommes demandés si elle n’était pas payée pour tester la qualité des claviers… Et lorsqu’elle crochait sur un blème, elle appelait à travers la grande salle une collègue pour trouver une solution. On était bien loin du style feutré de la banque suisse: là, tout le monde savait qui nous étions et ce que nous nous aprétions à faire! 

Et cette question récurrente des personnes aux différents guichets: pourquoi venez-vous en Serbie?  Avec en arrière-plan le non-dit qui se sent au regard et au sourire de la personne: comment cela se fait-il que vous quittiez la Suisse pour notre pays alors que c’est l’inverse qui se pratique? Car des expatriés, il y en a, mais ils ont épousé un ou une serbe. Tandis que nous… Et bien, c’est un grand sujet cela. la motivation à émigrer. Je ne suis pas certaine de pouvoir répondre dignement, c’est très complexe, mais parfois, le plus simple c’est le plus juste: nous avons trouvé un joli endroit pour vivre, et nous avons ici de belles personnes qui nous ont ouvert leurs bras. 

jeudi 30 avril 2026

Premier jour à Belgrade

   

Certains livres ou films que nous voyons au fil de notre vie nous marquent tout particulièrement, simplement car ils activent des sentiments vécus et mal-digérés. Je pense en ce moment à certains personnages décrits par le grand auteur russe Maxime Gorki dans un recueil de nouvelles sur les vagabonds, ou encore un film italien d’Ettore Scola très éprouvant dont le titre est évocateur : « Affreux, sales et méchants ». Je me suis trouvé face à ces personnages laids, inspirants incompréhension, rejet et froncement de sourcils. La description qui en était faite par ces fins observateurs évoquait un monde de violence, de méchanceté, de maltraitance, et beaucoup de souffrance endurée par tous et retombant sur les plus faibles d’entre eux. Ce sont des œuvres qui m’ont mis mal à l’aise car je vivais dans un cadre confortable et stable. Je me suis construit ces dix dernières années un univers qui est à l’opposé à ce monde brute. J’ai cherché un monde emprunt d’amour, de joie de vivre malgré les quelques aléas, entouré de ma famille, d’amis, de beauté, et du temps pour réfléchir à l’harmonie du monde. J’étais trop loin de cette adversité pour la comprendre : Bien installé dans le confort physique et émotionnel, ces moments de félicités me paraissaient une évidence existentielle qui me faisait m’interroger sur la possibilité de la méchanceté comme une incongruité.

Lors de mon arrivée à Belgrade, j’ai effleuré un sentiment d’inconfort profond, une dis-harmonie qui s’est lovée dans mon esprit et a fermé mon cœur. Il a suffit de plusieurs mauvaises nuits, de gros efforts pour assurer un déménagement international, assurer des délais, voyager, et me trouver propulsé vers un avenir incertain, avec le déchirement de quitter les personnes qui me sont chères. Je suis arrivé à Belgrade épuisé, et les toutes premières démarches se sont révélées compliquées, mais en rien n’ai-je effleuré le quart du dixième d’adversité vécue par les personnages décrits dans les œuvres. Pourtant, c’est dans cet état d’hébétude qu’ils me sont revenus en mémoire, et surtout le rejet que j’avais perçu en moi, du haut de mon jugement d’homme nanti par la vie. Ce premier jour à Belgrade, j’ai vécu un inconfort bref, celui d’arriver dans une ville que je ne connaissais pas, sans pouvoir m’exprimer dans la langue local, avec un petit sentiment d’incompréhension et sitôt cela, le flux vital d’amour s’est assombri sous l’effet d’un ego aussi anxieux qu’incompétent, qui pensait que son salut serait garanti grâce à un mental solidement agrippé dans la prise de contrôle-à-tout-prix. Or, la peur engendrant le danger, le champs de vision s’est rétréci et les décisions en perdaient toute leur pertinence. Maintenant, je vois bien que c’est justement l’inverse qui allait m’aider à sortir de cette impasse: laisser circuler la vie, avoir la confiance qu’un chemin s’ouvrirait, que chaque difficulté trouvera sa réponse, et petit-à-petit que le cœur s’ouvre à nouveau vers les opportunités du monde avec la certitude que tout est harmonie.


Je remercie la vie pour ce petit rappel vite dépassé. Il m’a éclairé sur la facilité du basculement du stress à la méchanceté. J’espère que l’avenir me préservera de ces tracas. Je vous souhaite à tous et à l’humanité entière de continuer d’apprendre à marcher dans les pas de l’harmonie.


jeudi 26 mars 2026

Merci Marché de Lausanne

Merci

Samedi prochain sera un jour qui restera gravé dans notre histoire de vie car nous tournons une page importante, celle du marché de Lausanne où nous avons débarqué avec deux-cochons-quinzaine il y a maintenant huit ans. Un début timide d’abord au Boulevard de Grancy, puis rapidement une place à la Riponne, au côté des collègues bouchers et fromagers. Quelle aventure !

 

Une étrange petite remorque frigorifique, dotée d’un couvert en bois fait-maison grâce aux compétences multiples de Nicolas, passant sans broncher du couteau de boucher à la faux, en passant par la scie circulaire ou le poste à souder. Un stand pas comme les autres donc, qui sentait fort la petite production fermière de qualité. Mais encore fallait-il que les passants s’y frottent et s’y piquent ! Ils l’ont fait au-delà de nos espérances. Tout s’est passé très naturellement pour nous, car nous n’avions qu’à raconter avec le cœur ouvert ce qui nous animait : l’amour du travail bien fait, l’attention que nous portions à nos animaux, les questions que suscitait notre activité fermière, la description la plus rigoureuse de nos choix et modes de production, etc. Parfois, motivés par nos convictions, nous en oubliions que le client vient au marché pour acheter en l’occurrence du cochon et non pas pour refaire le monde ! Mais jamais n’avons-nous subi de remontrance. Il y avait comme un accord tacite qu’à ce stand, on prend son temps. On discute un peu et pourquoi pas, on participe à la conversation du client précédent. C’était comme une danse des mots. Et pourtant, nous restions sur une démarche marchande, mais dans le bon sens du terme : nous étions fiers et sûrs de la qualité de nos produits, étant les premiers à nous extasier de ce que nous avions dans notre assiette. Je pense en particulier à cette saucisse aux choux, ficelée-main, qui nous a valu le plus beau compliment qui soit : Marie nous disant «vous m’avez réconciliée avec la saucisse aux choux, la vôtre me rappelle mon enfance». La meilleure de tout le canton ! dira Véronique sans rougir. Elle le pensait vraiment. Car Nicolas ose faire autrement : essai-erreur-essai-pas-mal-essai-mieux-essai…. Oooaaaah !

Nos clients étaient tellement encourageants, et si conciliants lorsqu’il fallait partager avec le suivant car il ne restait presque plus rien ! Vous en connaissez des marchands qui limitent le nombre de paquet d’échines ou de lardons à cinq par client ? J’ai plutôt entendu que ce qui est vendu est vendu… ! Et nous aurions tellement voulu contenter tout le monde. Car oui, à ce stand, tout était vendu, parfois un peu trop tôt. Et tout cela à payer seulement en espèce, récalcitrant que nous sommes à numériser nos interactions à tout-va.

Et Kaïra ! Notre chien-loup Tchécoslovaque, elle a fait sa part aussi : toutes ces heures à patienter, la truffe dehors à observer, léchouiller et surtout dormir sur son matelas molletonné pour qu’elle soit confortablement installée. Elle a vu les enfants grandir, elle a aimé être caressée, elle a adoré les mille et mille odeurs de la ville, tout en étant tout de même rassurée de retrouver sa campagne pour une ballade dans les bois après toutes ces sollicitations !

 
Et puis il y a eu cet étrange épisode en 2020 où nos beaux sourires ont été cachés par un masque. Ce fût une sacrée épreuve de ne plus voir vos visages. Quand il pleuvait, c’en était pathétique, avec ces fichues lunettes pleines de buée. J’ai réalisé que je descends du singe : les mimiques sont importantes pour communiquer avec les autres… et puis j’ai aussi réalisé que j’ai besoin de respirer à plein poumon la vie ! Ce fût une période qui nous a ébranlés mais qui a permis de faire de plus belles rencontres encore, de se soutenir moralement parfois, et même nous a amené à partager des repas et visiter les animaux.


Alors je m’adresse à vous tout spécialement: Quelle cadeau ce fût de vivre tous ces instants avec vous ! Nous vous avons annoncé nos projets de partir. La gorge serrée, les larmes pas loin. Les réactions ne se sont pas fait attendre. Déception, colère-même, mais aussi curiosité, étonnement, tristesse parfois, et en même temps de tout cela, encouragement d’aller de l’avant, d’oser le changement de vie (une troisième fois pour nous), d’oser filer hors frontière pour construire autre chose autrement, tout en restant dans le cochon bien sûr, on ne se refait pas de fond en comble ! Ce n’était pas joyeux, mais il y avait tant et tant de bienveillance que j’en suis toute bouleversée. Nicolas aussi. Ce n’est plus le temps de douter de nos choix, mais nous devons avouer que samedi dernier, l’ambiance retour était un peu morose et pleine de nostalgie. Alors peu de mots suffisent pour dire ceci: Merci, merci du fond du cœur. On vous aime !


Ce sont dans ces moments charnières qu’il se passe quelque chose de l’ordre de la révélation. Tout prend plus de nuances, on prend du recul et nous pouvons vivre dans une gratitude infinie, celle d’être entourés de si belles personnes. Celle d’offrir. Celle de vivre une vie pleine.


Et puis les fins sont des commencements ! Nous avons la joie de transmettre le flambeau à Sébastien à qui nous souhaitons tout le meilleur et plus encore. 


mardi 7 septembre 2021

Chamboulés nous sommes

Le Cantal c'est fini. Nous avons définitivement tourné cette page, très importante, de notre vie. De la ferme du Loriot, il ne reste que peu de trace. Mais une jolie attention de nos voisins: le lieu-dit sur la carte va changer de nom, passant du "Pouget" au "Loriot"! quitté la France, mais pas l'élevage de cochons. Il nous aura fallu de nombreuses années pour nous retourner, et recréer un nouveau modèle, puis un autre, puis un autre, pour enfin sentir que nous sommes sur une bonne route. Notre vie a été tellement chamboulée par cette décision de rentrer "chez nous", et de ce questionner sur ce "chez nous", et de reconstruire à partir de peu un nid douillet, encore, - on dit que la 3ème maison, c'est la bonne - et de relancer notre activité agricole alors que nous n'avons pas de "domaine" comme on dit ici... Bref, j'en avais oublié mon blog avec tout ça. Ma plume a séché. Et l'appel de la page blanche ne s'est pas fait entendre! Happée par la vie sociale, renouer avec des amis d'avant, vivre de près les mésaventures familiales, travailler pour gagner des sous pour pouvoir recommencer... Voilà le fin mot de l'histoire: recommencer. 

Il nous aura fallu cinq ans. ça nous mène en 2020: nous commencions à sentir des racines sous nos pieds, notre maison achevée, notre verger planté, notre potager produisant des kilos et des kilos de légumes, et beaucoup de fleurs et d'herbes diverses... les liens renoués, un chien-loup, des agneaux, des poules. Des fêtes, des repas conviviaux, des Noëls "chez nous" en famille, des virées pédestres dans mes Alpes chéries. La joie de vivre au rendez-vous après un temps de doutes et de grosses fatigues.

Puis, en mars 2020, a débarqué dans nos vies un truc étrange. Tellement étrange. Son nom commence par co et finit par vide. Une folie folle. Du jamais vu. Et là, nos racines se sont rétractées, elles ont grillé, séché. Que va-t-on devenir? Ma question est la suivante: nous laisseront-ils encore exister? Et bien voilà, le doute continue à nous assaillir! 

Nicolas m'a dit l'autre jour: rassure-toi: le pire est devant nous. Quel rat! Bon, on verra si je reprendrai la plume d'ici quelques jours, semaines, mois? pour parler du tsunami mental qui nous a occupé tant et tant cette année, et pourquoi pas reparler de nos animaux, de notre expérience agricole car il y a beaucoup beaucoup à dire! 

 


mardi 24 février 2015

Regards de cochons

Etrange repas du soir que celui d'hier, pourtant similaire aux précédents en terme de qualité, -artichaud et vinaigrette, gratin de choux fleurs - et en terme de compagnie, - mon tendre époux. Nous écoutions une musique que mes contemporains connaîtront peut-être - Alan Parsons project. Et Nicolas s'exprimait sur un sujet politique, très politique, l'agriculture.
Le feu crépitait dans le salon. Tout était bien.
Pourtant. Pourtant je ne parvenais pas à retenir mes larmes. Un immense chagrin.

Je partage avec vous lecteurs mon ressenti, car je sais que pas mal d'entre vous sont également sensibles quant à ce qui était, et reste ce jour la cause de mes tristesses, soit, si l'on prend une certaine distance émotionnelle pour le dire, la souffrance infligée à autrui, souffrance dont je me rends responsable de par ma condition humaine et mon appartenance à cette espèce. La souffrance infligée à autrui, je l'ai déjà abordée dans mon passé de jeune adulte, lorsque je travaillais dans les pays en guerre avec la Croix-Rouge, et que je m'activais, avec une énergie qui aujourd'hui me paraît inouïe. C'est vrai que ma première grande douche froide date de 1994, au Rwanda, lorsque jeunette, j'ai réalisé l'écart entre ce que j'imaginais pouvoir faire pour aider mon prochain, et ce que j'accomplissais réellement. Même si j'ai sauvé des vies, vu d'en haut, c'était proche du comique. Ce dont j'ai été témoin au Rwanda me poursuivra toujours.

Vingt ans plus tard, je me suis distancée des conflits armés et des souffrances que cela génère. (petit a parte: je n'ai jamais pu voir avec la moindre empathie quiconque se rend au combat le sourire aux lèvres, à l'instar de ces photos noir-blanc de 1914, tous ces soldats qui se marrent, croyant qu'ils en auraient pour quelques jours pour mâter l'ennemi. La guerre tue, la guerre saccage, mais elle enrichit quelques uns.)

Je reviens donc à aujourd'hui, et si la situation mondiale, économique et politique, m'intéresse toujours, je suis baignée dans un cadre professionnel qui me mène à me questionner plus sur la relation de l'Homme et de la Nature. C'est là que je vois bien sûr, et je prends un immense raccourci, que cette relation Homme-Nature est complètement imbibée d'une autre relation, quasi mystique - rapport au Dieu Argent, de l'Homme et de l'économie-Monde. Il y a des penseurs et des chercheurs qui s'activent, siècle après siècle pour parler de tout ça. Bien mieux que moi. Ce qui me rend morose c'est que l'appât du gain, l'incommensurable voracité de l'Homme est encore en train de tuer la Nature, sa beauté, sa poésie. Elle rend l'Homme moche.

J'en arrive enfin à l'origine de mon immense chagrin hier soir. Ce n'est pas simple à raconter.
Nous avons emmené deux cochons à l'abattoir. Comme à chaque fois, je leur parle. Je leur dis merci. Je leur dis adieu. Je les accompagne et leur donne à manger, qu'ils se sentent moins inquiets. Je fais disons mon possible pour qu'ils soient le moins stressés possible. Puis la vie continue. Une multitude de petits cochons m'attendent à la ferme, nous devons nous en occuper. C'est un peu comme un cycle. - que bien des gens ne parviennent pas à comprendre. Donc en pensée simple, on dira que oui, je suis triste car mes deux cochons sont morts, à l'heure où j'écris ces lignes. Et bien non. La cause est autre. Ils ont eu une belle vie. Une vie jusqu'à l'âge adulte. Et je suis fière car ils serons transformés et vendus, et ainsi nous pouvons offrir encore une belle vie à d'autres cochons. Et nous ne jetons rien (sauf les pieds, si vous en voulez faites-nous signe, personne n'en achète). Il n'y a pas de gaspillage. La nature est respectée au mieux de ce que nous savons faire, et je pense réellement que nous offrons un peu de poésie dans le paysage. Et surtout un autre modèle dans le champs des possibles.

Non, ma profond tristesse réside dans le fait que j'ai reçu hier mon shoot d'agriculture non-poétique, ou agriculture industrielle ou agriculture productiviste, comme vous voulez.
C'est une confrontation en direct, sans média, sans avertissement, sans écran ni souris pour dire "j'aime" ou "j'aime pas". Sans possibilité pour gueuler qu'on n'est pas d'accord avec ça.
C'est la confrontation avec l'animal élevé dans la souffrance. Pas la douleur passagère mais la souffrance de toute une vie, du premier souffle jusqu'à la mort.
C'est la vision de l'élevage qui consiste à produire mal et dans la souffrance de la viande que vous retrouverez pas chère ou très chère dans vos assiettes. Une viande pleine de flotte. Car la quasi totalité de la viande de porc est produite comme ça.
C'est la confrontation avec les porcs rachetés par une coopérative, devenue groupement financier en fin de compte -aah Dieu Argent tu es là.
C'est le regard de centaines de cochons qui n'ont jamais été vus. Des cochons qui ne sont même pas un numéro.
C'est leur regard apeuré, désespéré, blessé, et pire, résigné, sur moi.
Hier, je me le suis pris en pleine gueule.
Tous des enfants, ils ont à peine six mois.
Coincés entre les barreaux.
Marqués par les bagarres à coups d'onglons, d'hématomes, d'oreilles sanguinolentes, d'yeux au-beurre-noir.
Marqués par un transport traumatisant. Et encore, ceux-là ont probablement fait moins de 100km. Quand on sait qu'il y en a qui traversent l'Europe en camion...

Un seul mot sortait de ma bouche. Un seul: Pardon Pardon PARDON.
Il n'était pas destiné à mes deux cochons. A eux, je leur ai dit Adieu, et merci.

PS ce ressenti - de tristesse, de honte et de dégoût de ce que mon espèce est capable de faire - je l'ai vécu il y a vingt ans: dans les prisons du Rwanda.

mercredi 10 décembre 2014

L’agriculture conventionnelle ne nourrit pas la planète.



La mort de faim est quelque chose d’intolérable. La mort de faim d’un enfant, c’est quelque chose de monstrueux. C’est tellement monstrueux que les mots me manquent. C’est tellement atroce, douloureux que je ne veux, je ne peux pas possiblement m’y attarder. J’ai vu des photos de squelettes vivants, les têtes démesurées et les regards hagards des affamés. J’en ai vu en vrai aussi.  J’ai déjà pleuré. Je ne noterai pas une liste émotionnellement stérile des chiffres et statistiques mondiales de la faim. Pour cela, il suffit d’aller sur les sites d’organismes dont la tâche consiste à quantifier ce dysfonctionnement sociétal. Moi, quand je pense à la faim d’un enfant, ça me pique le cœur. J’ai honte. J’ai honte de la race humaine. Je fais partie des nantis qui n’ont jamais eu faim. Qui ne savent pas ce que c’est. Quand j’étais enfant et que je rechignais à manger, j’ai entendu des adultes dire « pense aux enfants d’Afrique… ». Mais non, je ne peux pas y penser. Qu’est-ce que mes bonnes pensées y feraient ?

Il y a aujourd’hui trop de « gens biens » qui me disent – d’autant plus maintenant que je produis de la nourriture bio – que l’agriculture biologique ne nourrirait pas la planète. Je l’entends tellement souvent celle-là, que j’ai envie de crier fort pour que tout le monde m’entende : l’agriculture intensive, industrielle, chimique et pesticidée ne nourrit pas la planète. Alors arrêtons de déblatérer sur ce sujet. 

Des enfants meurent de faim. Aujourd’hui. 

Pourtant, nous savons tous autant que nous sommes qu’ils meurent de faim pour d’autres raisons que la quantité de calories produites. Nous le savons. Ça n’a rien à voir avec le bio ou le pas bio. Nous savons que la malbouffe tue. Nous savons que nous gaspillons des tonnes et des tonnes de nourriture. Nous savons que la production industrielle – favorisée par notre système - mène à une augmentation proportionnelle de gaspillage comparée à la production familiale et locale. Nous savons que cette dernière est systématiquement détruite à large échelle dans les pays où elle est encore majoritaire. Nous savons que des multinationales spéculent sur la nourriture. Elles sont plus puissantes que les Etats, elles sont au-dessus de toutes les lois humaines. Elles sont d’un cynisme sans nom. Elles peuvent créer des pénuries, des guerres, la faim. 

Pour de l’argent. Pour du profit. Bien joué, la cote monte.

Alors, le prochain mouton qui me sort cette phrase si peu constructive, je lui réponds ici-même : documente-toi ducon.
Et tu liras en effet que certaines études assurent que la productivité de l’agriculture biologique est 25% inférieure à l’agriculture conventionnelle (chimique et pesticidée). Et là ducon tu me diras, ah ! tu vois ? Et là je te dirai : qui a financé ces études ? et tu me diras … euh, c’est une étude sérieuse et scientifiquement prouvée. Et là je te dirai… bon j’arrête, car tu es trop bête pour comprendre.

Maintenant, je reprends mon calme, je respire, et je partage avec vous la dernière étude, ou plutôt méta-étude publiée le 9 décembre dans les Proceedings of the Royal Society en Angleterre. Cette étude a été dirigée par Claire Kremen, professeur de sciences de l'environnement et codirectrice du Berkeley Food Institute de l'Université de Californie. Elle passe au crible trois fois plus de données que leurs prédécesseurs. Ils ont ainsi analysé 115 études de 38 pays, portant sur 52 espèces végétales et couvrant trente-cinq années. http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/282/1799/20141396

Là, je me sens mieux. Nous quittons le niveau du bar de bistroquet et on s’élève un peu mentalement. Car la conclusion de cette étude me conforte au moins dans mes convictions : lorsque l’agriculture biologique a recours à la polyculture et aux rotations, le différentiel tombe à 9%. En d’autres termes, c’est la diversification qui permet d’augmenter la performance de l’agriculture biologique. Si l’on ajoute à cela d’autres considérations – investissements dans la recherche agronomique pour améliorer les rendements, environnementales, gaspillage alimentaire dans l’industrie, et bien, oui, je le dis haut et fort, oui, l’agriculture biologique nourrit la planète. 

C’est la logique du profit qu’il faut abolir. C'est tout un système qu'il faut réformer. Et c'est possible de le faire sans effusion de sang. Il suffit de saisir à pleine main l'once de pouvoir qu'il nous reste à nous petit citoyen - face aux grands qui dirigent ce monde, j'ai nommé les multinationales. Notre pouvoir, c'est celui du consommateur. Le pouvoir de choisir ce qu'on achète. Et vous pouvez ainsi, en tournant le dos à la méga-industrie agro-alimentaire, lutter contre la faim.

Merci de m'avoir lue.