Une rencontre sur le chemin, promenant notre chien. Un homme, jovial, grassouillet, comme tant d’autres par ici. Il chante, il parle beaucoup, tout seul semble-t-il. Il n’y a personne d’autre autour de lui. Il nous voit arriver et nous aborde avec une multitude de mots que nous ne comprenons pas. Parfois, un ou l’autre mot passe dans notre mémoire au scan et donne un vague sens à ce qu’il dit. Les joies d’apprendre une langue toute nouvelle qui ne ressemble pas à la nôtre. Mais la volonté de communiquer du personnage est plus forte que nos limites de compréhension. Il parle encore, et nous sourions. Moment sympathique. Il nous décrit le paysage. Nous nomme les villages alentours que nous voyons au loin, car nous sommes en haut d’une colline. Nous voyons jusqu’en Roumanie. Les éoliennes, tout là-bas. Trois lots de spectres blancs: deux en Serbie, un en Roumanie nous dit le gars. Le paysage est effectivement splendide, verdoyant, la nature printannière épanouie, elle mérite qu’on la regarde, qu’on l’écoute. L’homme, lui, s’intéresse aux villages. Nous parvenons aussi à comprendre qu’il regarde l’état de son herbe. Il a des vaches.
Au retour, nous marchons ensemble jusqu’au hameau où nous habitons. Il nous accompagne en babillant sans discontinuer. Nous croisons la vieille dame qui nous attend pour parler aussi. Là, nous comprenons tout : elle a un arbre plein de griottes. Elle nous en donne une poignée en disant qu’il y en a encore. Nous remercions infiniment et dégustons ces fruits acides et désaltérants. Merci encore, que peut-on dire de plus ?
A la maison, nous en apprenons plus sur cet homme. Il a quatre vaches. Ce que raconte notre hôte en français est terrible. Pour les vaches. A l’attache en permanence. Comme cela se faisait volontiers dans le temps. Mais pas que. Elles ne mangent pas à leur faim. Elles ne donnent quasi pas de lait, évidemment. Et lorsqu’il a un veau à vendre, il est plus maigre que tous les autres. Nous ne voulons pas aller les voir. Personne n’y va. On sait. On dit des choses, mais on n’agit pas. Car agir, c’est condamner. Et qui sommes-nous pour condamner ? Je demande encore pourquoi il a des vaches ? Il pourrait faire du végétal sur ses quelques terrains ? Il pourrait, il pourrait, il pourrait… En effet, nous avons vu cet homme couper son foin, juste avant la pluie. Et laisser son foin devenir du mauvais fourage alors que sur pied, il était magnifique. Pourquoi donc ? Sa machine est tombée malencontrueusement en panne. Evidemment, disent les gens du village. Il a acheté une machine sans la tester, sans vérifier que, il aurait dû il aurait dû il aurait dû… En attendant, l’herbe est belle dehors, les vaches ne mangent pas dans l’étable, et le foin pourri au sol. Quelle misère. Quelle tristesse. Quelle détresse. Et lui l’homme ? Il chante, il parle, seul, fort, à qui ? Il rigole quand on lui fait des remarques nous dit-on. A-t-il un coeur pour ses animaux ?
Quand on vient de Suisse, et que je lis la page web de la RTS sur je-ne-sais-plus quel réseau social, je vois que la population vaudoise en ce moment-même s’offusque de la maltraitance des animaux dans une porcherie du canton. Evidemment, vu nos affinités pour le cochon, nous devrions condamner. Comme le font si allègrement les internautes de tout poils qui démontent et jettent l’agriculteur aux enfers à coup de clics. Pour notre part, nous avons compris que la maltraitance faite aux animaux ou celle que s’inflige les humains entre eux est la même. Un désamour de la Vie. Un désamour de soi-m’aime.
Je finirai cette note du jour en enfilant une autre lunette et je reviens vers cet homme, dans ce minuscule hameau de Serbie. Ses quatre vaches qui souffrent. Cet homme qui sourit et qui parle et qui chante. Il vit seul avec sa mère. Une femme de plus de quatre-vingt ans, totalement aveugle et impotante. Il s’occupe d’elle. Chaque jour. Sa sœur vient une ou deux fois par an. Des services d’aide à la personne ? Je ne sais pas comment est organisé ce pays pour aider les plus démunis. Ce qui est sûr, c’est que le rôle de la famille est essentiel. Beaucoup vont travailler ailleurs et peut-être envoient-il de l’argent. Je ne sais pas. Mais lui, l’homme qui chante, il n’a visiblement pas de quoi payer des services. Ni pour ses vaches, ni pour sa mère.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire