Certains livres ou films que nous voyons au fil de notre vie nous marquent tout particulièrement, simplement car ils activent des sentiments vécus et mal-digérés. Je pense en ce moment à certains personnages décrits par le grand auteur russe Maxime Gorki dans un recueil de nouvelles sur les vagabonds, ou encore un film italien d’Ettore Scola très éprouvant dont le titre est évocateur : « Affreux, sales et méchants ». Je me suis trouvé face à ces personnages laids, inspirants incompréhension, rejet et froncement de sourcils. La description qui en était faite par ces fins observateurs évoquait un monde de violence, de méchanceté, de maltraitance, et beaucoup de souffrance endurée par tous et retombant sur les plus faibles d’entre eux. Ce sont des œuvres qui m’ont mis mal à l’aise car je vivais dans un cadre confortable et stable. Je me suis construit ces dix dernières années un univers qui est à l’opposé à ce monde brute. J’ai cherché un monde emprunt d’amour, de joie de vivre malgré les quelques aléas, entouré de ma famille, d’amis, de beauté, et du temps pour réfléchir à l’harmonie du monde. J’étais trop loin de cette adversité pour la comprendre : Bien installé dans le confort physique et émotionnel, ces moments de félicités me paraissaient une évidence existentielle qui me faisait m’interroger sur la possibilité de la méchanceté comme une incongruité.
Lors de mon arrivée à Belgrade, j’ai effleuré un sentiment d’inconfort profond, une dis-harmonie qui s’est lovée dans mon esprit et a fermé mon cœur. Il a suffit de plusieurs mauvaises nuits, de gros efforts pour assurer un déménagement international, assurer des délais, voyager, et me trouver propulsé vers un avenir incertain, avec le déchirement de quitter les personnes qui me sont chères. Je suis arrivé à Belgrade épuisé, et les toutes premières démarches se sont révélées compliquées, mais en rien n’ai-je effleuré le quart du dixième d’adversité vécue par les personnages décrits dans les œuvres. Pourtant, c’est dans cet état d’hébétude qu’ils me sont revenus en mémoire, et surtout le rejet que j’avais perçu en moi, du haut de mon jugement d’homme nanti par la vie. Ce premier jour à Belgrade, j’ai vécu un inconfort bref, celui d’arriver dans une ville que je ne connaissais pas, sans pouvoir m’exprimer dans la langue local, avec un petit sentiment d’incompréhension et sitôt cela, le flux vital d’amour s’est assombri sous l’effet d’un ego aussi anxieux qu’incompétent, qui pensait que son salut serait garanti grâce à un mental solidement agrippé dans la prise de contrôle-à-tout-prix. Or, la peur engendrant le danger, le champs de vision s’est rétréci et les décisions en perdaient toute leur pertinence. Maintenant, je vois bien que c’est justement l’inverse qui allait m’aider à sortir de cette impasse: laisser circuler la vie, avoir la confiance qu’un chemin s’ouvrirait, que chaque difficulté trouvera sa réponse, et petit-à-petit que le cœur s’ouvre à nouveau vers les opportunités du monde avec la certitude que tout est harmonie.
Je remercie la vie pour ce petit rappel vite dépassé. Il m’a éclairé sur la facilité du basculement du stress à la méchanceté. J’espère que l’avenir me préservera de ces tracas. Je vous souhaite à tous et à l’humanité entière de continuer d’apprendre à marcher dans les pas de l’harmonie.

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